Comme chaque année, la cueillette des
olives débute vers la mi-novembre pour atteindre son plein niveau au mois de décembre, avec les vacances d’hiver.
Dès le mois de novembre, les fruits
arrivés à maturité attirent les oiseaux migrateurs dont l’olive est la principale
nourriture. Un nuage d’étourneaux
qui exécutent des acrobaties aériennes à la recherche d’un bosquet sûr.
Quand on arrive au sahel, on est accueilli par des oliveraies à perte de vue. En fait, on ne peut dissocier
Ith Yaala de l'olivier et du figuier. L'huile d'olive et la figue sèche demeurent toujours une source de revenus appréciable pour la
région.
Pour une famille traditionnelle,
chaque année c’est un véritable rite qui s’impose à elle en ces mois de novembre et décembre froids, neigeux, pluvieux ou brumeux. Dès l’aube, dans chaque maison, c’est un branle-bas : les mères
de famille, sous l’œil vigilant des grands-mères et grand-père s’affairent à préparer l’expédition de la journée : galettes bien cuites, figues, huile, oignon, thermos de café, Les casse-croûtes
sont emballés dans les paniers et corbeilles qui vont servir au ramassage des olives. Les repas de la journée sont préparés aux aurores... Alors, on peut partir. Pas moins de trois générations se
mettent en route, empruntent, dans l’air glacial, la route et humide, la boue, des sentiers tortueux, rocailleux qui empruntent lentement les pentes des collines boisées. Avec des milliers
d’autres on prend le chemin des champs pour une récolte pénible, annoncée maigre mais quelque peu gratifiante à plus d’un titre. Le retour progressif aux activités de nos ancêtres est un plaisir
immense, communier avec la nature, se prélasser un instant sous l’olivier centenaire planté par les anciens avec des superbes mélodies d’oiseaux et une magnifique vue des montagnes environnantes,
quelle aubaine pour les citadins!
Arrivé sur les lieux, tout le monde
se met en place : le chef de famille distribue les rôles et toutes les mains, grandes et petites, calleuses ou délicates, se mettent au travail. Le père grimpe sur l’arbre pour gauler les olives
.
Courbés, face contre terre, tous les membres de la famille extirpent méticuleusement les fruits noirs des petits cailloux de grès qui tapissent le pied de l’olivier. La grand-mère, pour stimuler
ses petits-enfants, racontent des histoires ou énoncent des dictons, des charades ou des devinettes. Toutes les collines avoisinantes sont animées : on voit partout les ramasseurs d’olives et on les entend chanter. Ceux qui ont de la voix entonnent un chant religieux revigorant
tandis que d’autres poussent des cris de victoire ou de défaite des concurrents du meilleur ramasseur, ou des cris pour éloigner les vols
d’étourneaux.
Des familles entières sont parfois
réunies autour d’un même arbre, pour ramasser ces fruits si impatiemment attendus. Les oliviers situés sur des terrains abrupts, n’en dissuadent pas pour autant les villageois, qui n’hésitent pas
à les atteindre.
D’autres font entendre un bruit de
tam-tam qui se répercute dans les vallons. A l’heure du casse-croûte, vers 12 heures, l’activité laisse la place à une pause: on distribue les quartiers de galette, on sert le café et les
discussions vont bon train. Les grands-mères s’interpellent, s’invitent à venir partager la collation. Le chef de famille s’offre une cigarette avant de reprendre sa place au perchoir.
Puis le travail reprend. Les paniers s’emplissent, puis les corbeilles. A seize heures, les dos sont brisés, les mains se font moins alertes. Les grands-mères sonnent l’heure de la retraite.
Chacun prend sa part de la charge: qui un panier, qui une corbeille, qui un fagot de bois mort...
Tout le monde rentre avec le sentiment du devoir accompli. Les olives sont entassées dans un coin de cour en attendant d’être envoyées au pressoir ou au fouloir. Une fois toute la récolte
amassée, plusieurs choix s’offrent au propriétaire pour la seconde phase des opérations, selon la quantité des olives récoltés. Quand la récolte est importante, c’est le pressoir moderne qui
accueille les sacs remplis d’olives : des meules mues électriquement écrasent les fruits et des pressoirs automatiques actionnés par des vis serrées par des engrenages électriques, tout est
mécanique. Quand la quantité d’olives n’est pas importante et ne nécessite pas un long traitement, les pères de famille prennent leur modeste récolte au fouloir traditionnel, avant Il en existe un ou deux par village.
L’APC a réalisé l’ouverture de pistes
agricoles menant aux vergers oléicoles «pour faciliter la cueillette et le transport» . Ceux qui ont un véhicule sont les plus chanceux.
Il faut par ailleurs rappeler que, la
récolte des olives représente tout un art à Ith yaala et en Kabylie; de la cueillette, au gaulage en passant par le stockage et enfin à l’extraction. Tous ces paramètres doivent être maîtrisés
pour obtenir une huile de bonne qualité.
L’action de la « tiwizi »
(touiza en arabe) étant séculaire, l’objectif essentiel reste le renforcement des liens entre les villageois et faire régner l’esprit de solidarité et d’entraide entre les familles, d’ailleurs en
cette occasion combien de conflits ont été aplanis et de relations contractées. De nos jours rare sont les familles qui pratiquent encore cette noble action d’entraide.
Quelques vieilles de la région, ont préservé la tradition de produire de l’huile façon maison, en écrasant la drupe avec les pieds. L’huile qui en est extraite, est
considérée comme un produit auquel on attribue des vertus thérapeutiques inégalables.
La saison des olives est l’occasion
pour beaucoup de femmes sans revenus de se faire un peu d’argent en louant leur force de travail ou en exploitant des vergers par le système de métayage. En tout cas, c’est une période d’intense
activité et d’échanges fructueux à Ith yaala.

L’huile obtenue sert d’abord à la consommation familiale. Les excédents sont vendus à des collecteurs qui vont les commercialiser dans les grandes villes où on apprécie les vertus de l’huile
d’olive.
Toutes les familles d’Ith yaala se
mobilisent grands et petits pour mener à bien une récolte qui est devenue un rituel millénaire bien enraciné dans les mœurs des montagnards. Contrairement aux oliveraies des plaines qui ont été
créées par les colons et dont les arbres sont jeunes, bien alignés, bien taillés et cultivés avec soin avec un choix de variétés propres à satisfaire tous les gourmets amateurs de salaisons, les
oliviers d’ Ith yaala poussent en général sur les sols pauvres, de coteaux impropres à toute autre culture. La rusticité de l’arbre, sa robustesse et sa longévité l’ont fait adopter par une
population exposée à une vie rude et frugale. Ce n’est pas pour rien que l’olivier et le figuier demeurent les symboles de la «richesse» des pauvres. Pour une population longtemps condamnée à une
émigration limitée dans le temps, l’exploitation de l’olivier reste le refuge pendant une saison morte, quand toute la nature commence à s’assoupir pour une longue hibernation.
Les exploitations d’oliviers sont le plus souvent familiales: la poussée démographique a considérablement morcelées les grandes plantations de jadis qui faisaient d’un propriétaire, un heureux
marchand d’huile, envié et respecté. Ceux qui ont le temps et le loisir d’exploiter eux-mêmes leurs oliviers le font en famille, les émigrés ou ceux qui préfèrent la vie douillette des villes les
donnent à des métayers avec le partage équitable de la récolte: moitié-moitié.
C’est une pratique assez courante. la
culture de l’olivier reste quand même familiale. Personne ne se souvient de la création de vergers: les arbres centenaires ont été plantés par un lointain ancêtre et l’héritage a été transmis de
père en fils. Ont-ils pour origine une pépinière dans la région? Sont-ce des oléastres qui ont germé là, grâce aux soins d’un patriarche prévoyant et ont été greffés par une main experte ?
Nul ne saurait le dire. Toujours est-il que ces arbres majestueux qui bleuissent les flancs des montagnes sont adorés et respectés par tout le monde. Et pourtant, ils ne font pas l’objet de soins
attentifs tel qu’on peut le constater dans certains champs, on ne les taille point et on ne pulvérise aucun produit phytosanitaire sur ces arbres qui en ont vu d’autres et dont la robustesse
s’exprime par ces troncs noueux très larges et par des branchages de forte envergure. Mais il y a quand même un minimum : le chef de famille, chaque année, coupe les branches mortes et les
rameaux desséchés et nettoient la cuvette qui entoure l’arbre en ratissant le relief afin de faciliter le ramassage des fruits, c’est le minimum.
Jadis les pulpes et les noyaux
d’olive sont récupérés et alimentent les âtres des foyers des villageois, donnant ainsi aux longues nuits d’hiver une atmosphère particulière ;
toute la famille est réuni autour des kanouns, où se consument les souches de bruyère et de chêne, font entendre des éclats particuliers fait par les noyaux d’olive.
Même si notre huile est acide, nous
ne pouvons pas changer de méthode pour rien au monde afin d’obtenir un autre goût; pour nous, elle est unique, incomparable, exquise.